Le chemin rural, une nouvelle vitrine pour la campagne?

« On peut juger des services que rendaient les modestes chemins d’autrefois (...) Entre les villages perdus vers la limite des cultures, entres ces cultures et les pâturages voisins des cimes, ce sont eux qui assurent les communications ; et si grimpants et raboteux qu’ils paraissent à nos pieds de citadins, on ne peut les gravir sans éprouver quelque sentiment d’admiration pour l’industrie de ces montagnards qui, par eux-mêmes, ont su créer à leur usage ce multiple réseau. »

P. Vidal de la Blache, Routes et chemins de l’ancienne France, 1902
 

Si l’organisation du parcellaire et l’habitat rural ont fait l’objet de nombreux travaux de recherche, le troisième élément du paysage rural, le chemin, a été oublié. Il constitue le niveau élémentaire dans les systèmes hiérarchisés de réseaux de circulation.

Mais le chemin rural trouve aujourd’hui un sens nouveau par l’introduction d’un nouvel usage requalifiant : le tourisme de randonnée. Il est à la fois réinvesti par l’affect et le regard : il se charge-recharge de représentations, de symboles, d’émotions.

Après une phase très longue et continue d’extension des réseaux de chemins ruraux, le linéaire commence à diminuer après 1945 par suite de bouleversements comme la disparition accélérée des usages collectifs, le remembrement parcellaire, le mouvement de concentration géographique et de disparition des exploitations agricoles, l’extension des zones industrielles et résidentielles, ou du fait de la modernisation du matériel agricole, de la généralisation des tracteurs, de l’accroissement et de la modernisation de la circulation rurale.

un exemple de tissage des chemins ruraux

Puis le chemin rural va progressivement être réinvesti par le regard et par l’affect : « Insidieusement, le paysage commença à se défaire alors que quelques-uns inventaient la randonnée comme s’ils devinaient qu’il y avait déjà urgence à ne pas perdre le fil des chemins » 

Le chemin rural constitue ainsi aujourd’hui un espace de reconquête comme l’illustre la carte des sentiers de randonnée établie par la Fédération Française de la Randonnée Pédestre. Elle évalue le linéaire des sentiers de grande randonnée (G.R.) à 60 000 kilomètres et celui des sentiers de promenade et de randonnée (P.R.) à 80 000 kilomètres.

Afin de ne pas entraver les procédures de remembrement parcellaire par de trop longues formalités administratives, l’ordonnance du 7 janvier 1959 portant réforme de la voirie des collectivités locales vient établir un nouveau classement de la voirie communale. Elle se compose des voies communales qui font partie du domaine public de la commune et des chemins ruraux qui appartiennent désormais à son domaine privé.

Cette ordonnance constitue une forme de privatisation du chemin rural : passage d’une propriété et d’un entretien collectifs à une désappropriation collective. Ce déclassement tend à effacer le chemin rural et à nier les relations affectives établies sur le temps long. Corrélativement, le chemin rural qui fait partie du domaine privé communal devient aliénable et prescriptible dans les mêmes conditions que n’importe quel autre bien privé. L’ordonnance facilite ainsi la procédure d’aliénation puisqu’une autorisation préfectorale n’est plus obligatoire.

Enfin, l’entretien des chemins ruraux n’est pas, contrairement à ce qui se passe pour les voies communales, compris au nombre des dépenses obligatoires des collectivités locales. Il existe donc de très nombreuses lacunes dans l’entretien et, surtout, dans la régularité de l’entretien des chemins.

La mise en tourisme des chemins ruraux est un phénomène qui a des effets importants sur l’organisation des espaces et les paysages. Le balisage (marquage paysager coloré) et les aménagements connexes (panneaux, équipements légers de repos et de pique-nique) constituent des marques de vie dans les paysages. Le tourisme de randonnée permet notamment l’ouverture-réouverture des espaces géographiques et l’accessibilité des paysages et des sites. La fréquentation touristique semble également avoir des effets structurants sur les espaces traversés.

La mise en tourisme révèle une volonté qui est souvent économique. Mais l’analyse de discours des premières enquêtes communales laisse émerger une dimension plus fondamentale.

Il existe une réelle volonté de déborder les coûts de la remise en état des sentiers de randonnée par la mise en avant d’une plus ou moins grande sensibilité personnelle et/ou collective aux chemins ruraux. La revalorisation des chemins dépasse la dimension touristique. Les retombées d’ordre symbolique sont particulièrement intéressantes (image de marque et qualité environnementale d’un espace géographique). Le chemin retrouve un sens profond, une épaisseur humaine. La dimension sensible est essentielle. Il existe souvent une association mentale entre le chemin rural et le chemin de vie individuel, le parcours personnel. Le chemin rural est un objet géographique qui renvoie à la culture anthropologique : c’est une composante de la matrice culturelle.

La revalorisation des chemins ruraux est révélatrice de nouveaux comportements géographiques. Elle traduit de nouveaux rapports culturels à la nature, aux lieux, aux espaces. Elle constitue une forme d’attachement identitaire et d’expression de l’épanouissement d’une culture.

L’état d’entretien des chemins ruraux est aujourd’hui le signe, soit d’une société locale composée d’agriculteurs aisés, soit d’un effort de mise en valeur touristique par la remise en état de sentiers de randonnée. La densification en cours des réseaux de sentiers de randonnée est révélatrice de la nouvelle valeur des chemins ruraux lorsqu’ils sont les supports des itinéraires de promenade et de randonnée. La charge idéologique devient fondamentale.

« L’enjeu ? Rien de moins que le droit à la nature que nous ouvrent les chemins ruraux. Mais aussi la pérennité de cette mémoire collective sans laquelle nous sommes des déracinés » (Le Point).